IFA Paris proposera à la rentrée prochaine un séminaire consacré à la fluidité des genres animé par Michael Lojacono, Client & Trend Specialist chez WGSN. Nous avons eu le privilège de le rencontrer avant son rendez-vous fixé le 16/09/2019 avec nos étudiants en MBA.

IFA Paris : Michael Lojacono, vous travaillez actuellement chez WGSN, une des plus prestigieuses agences de tendances, en quelques mots, comment décririez-vous le cœur de votre métier au sein de cette institution internationale ?

Michael : WGSN est une agence de tendance mondiale. En tant que spécialiste du marché français, mon travail consiste à faire en sorte que notre portefeuille international de clients tire le meilleur parti de nos services d’information et de tendance.

Pour les aider à confectionner des produits tendance qui atteindront le bon consommateur, au bon moment, je délivre des présentations sur les tendances, forme nos clients à l'utilisation de nos bibliothèques et plateformes de tendances, les aide dans leurs recherches confidentielles quotidiennes et anime des ateliers et des cours pour les aider à mieux comprendre nos services et leurs consommateurs.

Je suis particulièrement chanceux de pouvoir travailler avec des étudiants d’écoles de mode et de commerce françaises, c’est un de mes rôles préférés : c’est tellement excitant de pouvoir collaborer avec des personnes qui vont changer l’avenir de nos industries.

IFA Paris : Quelles sont les raisons qui vous ont poussées à écrire votre mémoire sur la question de la fluidité des genres ?

Michael : Mon mémoire dans le cadre du master pluridisciplinaire « Genre(s), pensées des différence, rapports de sexe » au sein de l’Université Paris VIII et leur département Centre d’Etudes Féminines et de Genre était en fait sur la transidentité, et l’acceptation des personnes trans par des communautés féministes, en France et aux États-Unis.

En tant qu’américain, c’était très important pour moi de faire un travail comparatif des deux contextes, et de démontrer l’importance de la communauté des femmes transidentitaires / transsexuelles pour les communautés féministes. Cela dit, la fluidité des genres est une problématique qui m’a toujours passionné, surtout en arrivant dans le milieu de la mode, où le genre constitue un sujet rempli de possibilités ! Le genre et son expression peuvent être vus vraiment comme la manière ultime d’exprimer son individualité, et de jouer avec les codes genrés de notre société.

De par mon rôle au sein d’une entreprise qui produit du contenu à destination d’un public très mode, l’impact du genre et la fluidité du genre sur ces marchés me passionne.

IFA Paris : De quelle manière le style « gender fluid » trouve-t-il selon vous, un écho particulier dans le milieu de la mode ?

Michael : La masculinité et la féminité deviennent de facto les outils à travers lesquels nous exprimons notre empreinte sur la société —et la mode.

Ce miroir si important de notre temps, notre zeitgeist —est une véritable clef pour l’expression de notre état d’esprit. Le style « gender fluid » est un résultat de l’état d’esprit des nouvelles générations. Nous n’avons plus envie de nous définir simplement en tant que « mec viril » ou « femme féminine ». Nous souhaitons désormais nous définir comme des personnes individuelles avec des traits de personnalité qui ne correspondent pas aux attentes genrées de nos parents et nos grands-parents.

IFA Paris : Quels sont aujourd’hui vos marques coup de cœur ? Ou les plus représentatives de cette niche…à moins qu’il s’agisse des mêmes !?

Michael : Parfois c’est en effet les mêmes ! Une marque que j’aime beaucoup est une marque de prêt-à-porter masculine espagnole, mais on ne dirait pas au premier regard : Palo Spain. La marque présente un véritable cabinet de curiosités et casse les codes du PAP masculin, en faveur de looks à la fois habillés et non virils. Personnellement je m’intéresse énormément au travail de Martin Margiela et ses archives comme beaucoup d’autres, et voit son travail comme une réflexion aboutie sur la manière dont on devrait découdre, défaire le vêtement et la silhouette, sans genre et en utilisant les codes de la masculinité et la féminité de manière presque parodique.

Je vois énormément de possibilités de sortir de nos stéréotypes sur le genre via notamment le marché de l’accessoire, et je trouve que nous devrions y accorder beaucoup plus d’attention à l’avenir. Le vêtement en soi sera de plus en plus comme un uniforme générationnel, tandis que la manière dont on l’accessoirise sera l’expression de notre individualité sans genre. Il y a une vraie opportunité sociétale et commerciale sur ce marché dans les années à venir.

IFA Paris : Vous savez mieux que quiconque, que la mode se construit autour de tendances cycliques. Le courant « gender fluid » porté par les « Millénials » fait-il partie de cette même mécanique, ou la démarche identitaire est-elle en train de supplanter les choix esthétiques ?

Michael : En effet les tendances peuvent paraître cycliques mais je crois que comme tout cycle, sa base est en fait une ligne ! Les tendances sont linéaires aussi, et nous devons à nous-même et à notre passé en tant qu’industrie de s’inspirer de nos propres archives pour en tisser de nouveaux avenirs. La fluidité du genre et son importance pour la mode n’est pas simplement une tendance mais un réel changement de mentalité au sein de la génération des Millennials ainsi que la Génération Z (nés entre 1995 et 2010), qui ne trouvent plus leur bonheur dans les simples étiquettes identitaires lourdes d’homme et de femme. Ces nouvelles générations recherchent une sortie définitive de cette binarité étroite et injuste afin de trouver une esthétique individuelle, brillante, et surtout pleine de vie.

IFA Paris : Pourtant omniprésente dans le paysage médiatique depuis quelques années, la pratique de la fluidité des genres n’est-elle pas plus marginale dans la réalité que celle dépeinte par les médias ?

Michael : Non, sinon la mode n’y prêterait pas autant d’attention ! Je trouve que cette tendance de fond va réellement affecter nos industries d’ici quelques années. Il faut donc traiter ce sujet avec autant de sensibilité que le port du pantalon par les femmes au XXe siècle.

IFA Paris : Le vêtement « no gender » serait-il une réponse pacifiste à la recrudescence de la violation des droits de l’homme ? Un hymne à la tolérance ? Quelle interprétation personnelle en faites-vous ?

Michael : Le vêtement « no gender » pour moi ne parle justement pas d’un universalisme des droits de l’homme – une expression très française je trouve. Le vêtement « no gender » parle d’une nouvelle manière d’apercevoir le vêtement, le monde et les gens—dans une égalité réelle, puisque cette égalité dépend d’une individualité vécue et perçue.

IFA Paris : Si l’on se projette dans 50 ou 60 ans, la binarité homme femme aura-t-elle encore un sens au sein des collections ?

Michael : Uniquement en parodie ou en geste de nostalgie, en tout cas, c’est ce à quoi j’aimerais bien croire.

IFA Paris : Notre école de mode a sa vision propre de l’évolution de l’industrie de la mode et a choisi d’intégrer à son programme MBA Management de la Mode un séminaire entièrement dédié à la fluidité des genres. En tant qu’expert en la matière, que pensez-vous d’un tel choix pédagogique ? Pourquoi avoir accepté d’intervenir ?

Michael : Honnêtement, j'ai beaucoup de mal à me voir comme un expert ! J'étais vraiment flatté d'avoir été approché par IFA Paris pour animer ce séminaire et serai très heureux d'interagir avec les étudiants. Je pense que parler de la fluidité entre les sexes est un moyen très intéressant d’enthousiasmer les étudiants pour l’avenir de nos industries. C’est la façon dont nous envisageons l’avenir de la mode en posant d’abord aux gens la question simple et individuelle : « que souhaitez-vous porter et à quoi cela ressemble-t-il ? »

La révolution débutera au sein des institutions pédagogiques et je suis ravi d’entamer une grande discussion avec les étudiants sur l'importance du genre dans leur propre vie. Je suis une personne très bavarde et la perspective de discuter avec des étudiants en mode est une opportunité fascinante, je suis flatté de pouvoir converser avec eux autour de ces sujets passionnants.

IFA Paris : Quel est votre objectif ? Que souhaitez-vous transmettre à vos étudiants ? Qu’attendez- vous de l’implication des étudiants ? Comment peuvent-ils appréhender la préparation de votre intervention ?

Michael : Comme mentionné, je souhaite simplement ouvrir les horizons de réflexion de ces jeunes personnes, et offrir un nouveau point de vue sur la mode. C’est peut-être beaucoup espérer ! Sinon, j’espère qu’on va tous s’amuser. C’est aussi le but : gender fluidity can be fun, tout comme la mode.

IFA Paris : Le mot de la fin en attendant vos grands débuts ?

Michael : Toute révolution commence avec une conversation, et pour la fluidité de genre dans la mode, ce sera pareil ! Tout ce que j’espère créer, c’est une ambiance d’acceptation où l’on peut réfléchir à de nouveaux avenirs ensemble.