Responsable Marketing chez Nelly Rodi et styliste entre 2000 et 2009 auprès de Maison Martin Margiela, directeur de la marque Imane Ayissi, professeur et critique de mode : Jean-Marc Chauve, diplômé en Business de l’ESC Dijon, en sociologie et sémiologie de la Mode de l’université Lyon-2 et en stylisme et modélisme de l’ex-CMT/Mod’Art, est « l’œil » aguerri de IFA Paris : il en est son directeur Mode et Image. Il analyse dans cette interview la créativité exceptionnelle du jeune designer Kit Seng Lei, originaire de Macao, tout juste diplômé de IFA Paris. Récit d’une révélation.

Michel Temman : Le jeune créateur Kit Seng Lei a fait sensation lors de la présentation de sa dernière collection au défilé de fin d'étude de IFA Paris. Qu'est-ce qui a retenu et retient le plus votre attention dans son travail créatif ? 

Kit Seng LeiJean-Marc Chauve : Les très bonnes appréciations sur la collection de Kit Seng Lei, de la part du jury de professionnels qui a évalué cette collection, comme de la part des invités lors du graduate show du programme Master d’Arts Mode Contemporaine, tiennent à son professionnalisme, à son inspiration à la fois très personnelle et en plein dans un grand courant de tendance actuelle et je pense à son humour, à son sens du décalage. Plus globalement ce n’est pas seulement sa collection, mais tout le parcours de Kit Seng qui révèle son potentiel : il a d’abord étudié pendant 4 ans dans le cadre de notre Bachelor Stylisme Modélisme sur le campus IFA Paris de Shanghai, avant d’intégrer le Master d’Arts Mode Contemporaine à Paris. L’avantage d’être diplômé de notre Bachelor Stylisme Modélisme – qui accorde de l’importance à la créativité mais aussi à la technique – est que Kit Seng a pu démarrer son master avec toutes les compétences déjà acquises en design, en modélisme, en computer design. Il a pu donc se concentrer sur l’approfondissement de son style, sur ce que l’environnement parisien pouvait lui apporter comme inspiration et comme liberté de création. Il a su travailler avec un certain nombre de sous-traitants et de fournisseurs et réussir à obtenir exactement ce qu’il avait imaginé, aussi bien dans la fabrication que dans les matières et les accessoires. J’ai suivi comme tuteur son projet de collection, et je peux dire que les silhouettes finales réalisées sont étonnamment proches des croquis qu’il a dessiné. Il a d’ailleurs su rapidement dans quelles directions il voulait aller, à tel point que mon travail de tuteur s’est limité à l’encourager dans sa liberté créative et à quelques conseils sur des ajustements de silhouettes. Mais Kit Seng n’est pas seulement un designer très créatif : il a été un des meilleurs étudiants de cette promotion du master, que ce soit dans les workshops créatifs, les modules de culture de mode, de management ou de communication. Il a toujours été très impliqué, travaillant beaucoup, et cette passion qu’il met dans son travail est le signe que l’on a affaire à un vrai créateur de mode, à un créateur complet ! Avec une vision à la fois ultra créative et business.

M. T. : Comment son travail a-t-il été et est-il accueilli par les professionnels ? 

Jean-Marc Chauve : Au-delà des éloges des professionnels présents au graduate Show Master d’Arts Mode Contemporaine, il est un peu tôt pour le dire. En fait, le défilé n’est que le point de départ d’un important travail de communication sur ses capacités, illustrées par cette première collection. C’est son travail maintenant et j’espère que IFA Paris pourra aussi l’accompagner dans cette démarche.

Kit Seng LeiM. T. : Qu'est-ce qui, d'après vous, le différencie et rend son style unique ? Comment définir son style plein d'audace ? 

Jean-Marc Chauve : Je pense qu’il a une capacité à mixer, détourner des inspirations qui sont dans l’air du temps pour en faire quelque chose de surprenant. Sa collection s’inspire des années 90 et du streetwear de cette décennie, ce qui est très tendance, mais aussi des polly pockets, ces jouets pour petites filles très populaires à cette époque. Il a su en tirer une gamme de couleurs à la fois harmonieuse et flashy, des imprimés pleins d’humour mais visuellement très séduisants. Mais il n’oublie pas qu’un vêtement est aussi une question de volume, de rapport au corps, et ses coupes, ses volumes oversized couplés à du très près du corps sont précis et particulièrement réussis. C’est aussi un designer qui pense et maitrise le moindre détail, aussi bien les finitions que les différentes techniques utilisées pour créer des motifs, et que le styling et l’accessoirisassions de ses silhouettes, ce qui donne encore une fois un rendu très professionnel. Par ailleurs, il a cette capacité, y compris pour cette collection de fin d’étude, de créer des vêtements étonnants pour le show et pour produire des images fortes, comme ses t-shirt en plastique ou ses énormes maillons de chaines colorés, qui accompagnent des pièces à fort potentiel commercial comme ses T-shirt ou cyclistes imprimés.

M. T. : Une scène nouvelle a émergé au sein de la mode chinoise. De jeunes stylistes, basés en Chine voire à l'étranger, proposent un ton différent, très frais, parfois plein d'humour ou inversement plutôt sobre mais toujours très libre. Kit Seng Lei vous paraît-il être l'un de ces talents nouveaux, très prometteurs ? Kit Seng Lei

Jean-Marc Chauve : Effectivement, on assiste à l’arrivée de créateurs chinois capables de rivaliser sur les plans de la modernité, de la créativité avec les créateurs et marques de luxe internationaux. Ils ne sont pas encore très nombreux à défiler à Paris ou à Londres mais ils apportent indéniablement un souffle nouveau. A Shanghai et à Pekin, on retrouve les vêtements de ces jeunes talents dans les boutiques Dong Liang qui les distribuent et en font la promotion. Ces créateurs ont des univers très divers mais avec deux grands courants : un courant minimaliste, parfois assez dark, où les matériaux très sophistiqués ont la part belle. La meilleure représentante de ce courant est à mon avis Uma Wang, dont certaines silhouettes peuvent un peu faire penser au travail d’Anne Demeulemeester dans les années 90, mais revisité de façon très personnelle. Le deuxième courant s’inspire plutôt de tous les mouvements de streetwear des années 80 et 90 mais dans une version très sophistiquée, souvent pleine d’humour et avec un sens assumé de la provocation. On peut citer dans cette catégorie Sankuanz. La collection de Kit Seng Lei s’inscrit clairement, pour moi, dans ce deuxième courant, et je pense qu’il a tout le potentiel pour devenir rapidement un de ces talents, capable de joindre la scène « créateur » internationale.

Nous avons interrogé Kit Seng Lei sur sa collection finale du Master d’Arts Mode Contemporaine. Il nous explique dans cette interview, son parcours et ses inspirations, à lire ici: Interview avec Kit Seng Lei