La styliste Ria Keburia est une créatrice nomade, une voyageuse transcendant les frontières avec sa mode, ses créations et les artistes avec lesquels elle collabore. Sa mode est un show perpétuel, en constant renouvellement. Ria Keburia est « à la poursuite du bonheur, autour du monde » et partage avec ses fans, ceux et celles qui la suivent et tous les curieux, son univers merveilleux et théâtral, faisant du passé une force future. Interview.

Michel Temman : A quand remonte votre coup de foudre pour la mode ? Le premier déclic ? Peut-être quand vous étiez enfant, adolescente ? Quand et pourquoi avez-vous décidé, précisément, de devenir créatrice de mode?

Ria Keburia : C’est en effet, je dois dire, le bon début de l’interview ! J'ai commencé à rêver à la mode durant mon enfance, mais la mode n’était pas encore une définition claire pour moi. De temps en temps, j’avais des séries de flashs, de scènes, de podiums, avec de la musique, de personnages marchant, jouant de la musique. Je ne peux même pas me souvenir de ce qu’ils portaient. Mes personnages étaient juste en action, jamais tout à fait avec moi sur scène. À l'école, plus tard, bien sûr, mon sujet favori a été de découper, dessiner et coudre. Les broderies m’attiraient également. J’ai adoré passer du temps dans le calme, dans une atmosphère créative. Je me souviens même de ma mère me criant dessus, me disant que mes années les plus volubiles allaient passer rapidement et que je devais consacrer plus de temps à sortir et rencontrer des gens. J’étais en fait assez introvertie depuis l’enfance. J’ai commencé à rêver, à me voir devenir créatrice de mode, notamment quand j’ai découvert des héros à mon goût. D’abord, il y a eu Marc Jacobs. J’ai commencé à suivre ses pas, à apprendre de son expérience, puis ai enclenché avec la révolution japonaise initiée par Comme des Garçons. De temps à autre, je commençais aussi à créer des jouets faits à la main, avec juste des morceaux de différents tissus et d’étoffes, attachés avec de gros fils, avec chacun une personnalité différente. Ces pièces étaient très contemporaines et ont de suite plu au public. Puis j’ai arrêté de les créer et ai voulu aller plus loin et suis alors entrée à IFA Paris suivre mes études et obtenir mon Bachelor stylisme et modélisme. Mon premier programme d’étude était Communication Marketing.

M.T. : Il y a de la liberté, du plaisir, des couleurs, de nombreuses perspectives dans vos créations. Les critiques parlent de vos « silhouettes parlantes » influencées par les cultures géorgienne ou japonaise. Comment définiriez-vous votre propre style (s) et d’où viennent votre esthétique, vos idées ?

Ria Keburia : Oui, mes silhouettes parlantes, c’est quelque chose que j’ai tout de suite eu en tête. Je crée en suivant les lignes de mon tempérament et je dois toujours m’assurer si telle jupe ou tel manteau a un rôle spécifique, une valeur dans l’histoire que je veux raconter. Je pars du récit, et c’est le récit qui donne le produit – je plaque des vêtements dans un conte illusoire, imaginaire, et bien sûr, au final, le récit commence à raconter une histoire à travers mes vêtements. Les créateurs japonais m’ont illuminée, grâce à leur force consistant à aller au-delà des frontières, à « skyper » l’ordinaire et à coller au thème. L’esprit conceptuel est quelque chose qui est propre à mes créations, et mon concept « Ria Keburia Gallery » est justement mon seul moyen de mettre mon esprit en scène. Mon style est en fait plutôt européen, mais avec une touche japonaise en lui. Je dois préciser également que j’ai une perception décalée de la réalité, plutôt que du style. Mes personnages étant devenus trop évidents. Ce n’est plus la mode.

M.T. : Vous avez établi votre marque à Paris en 2012 et développé, depuis, de captivantes collections qui ont marqué les professionnels, les médias et le public. Pourquoi Paris ? Qu'en est-il de ces années passées à Paris, de toutes ces expériences ?

Ria Keburia : Oh oui ! J’ai en effet installé la marque à Paris et ai appris et grandi directement au sein de l’entreprise. Pendant deux années de travail, j’ai acquis de l’expérience pour dix ans : j’ai fait face à l’ensemble du système commercial de l’industrie de la mode, en temps réel. Et c’est là que j’ai compris que mon imagination ne rencontrerait jamais le système, et que le système ne pourrait jamais comprendre mon imagination. Paris a été une grande leçon pour moi ! J’ai commencé à m’estimer avec une perspective différente : en plaçant ma foi dans les créations de mon monde imaginaire.

M.T. : Quelles sont les codes théoriques de votre mode féminine ? Quelle est votre femme idéale ?

Ria Keburia : Je n’ai pas de femme idéale à l’esprit. Je ne suis pas davantage une femme idéale, étant donné que la plupart du temps, je crée des personnages qui me représentent dans une atmosphère différente, en passant à travers des histoires différentes. L’état d’esprit de la collection est le reflet de mon tempérament à un moment précis – voilà pourquoi je me vois vraiment comme une conteuse. L’homosexualité et les rôles de genre me suivent par ailleurs depuis des années. Je suppose que ce sont mes intérêts communs, ceux en moi.

M.T. : Que vous ont apporté vos études à IFA Paris ?

Ria Keburia : La plupart du temps, l’apport a été précieux. J’ai grandi sur scène, sur un catwalk. Et n’ai pu faire face à ma vision que sur scène. Encore fallait-il qu’on m’y pousse. Sans le soutien de Jean-Marc Chauve (directeur créatif chez IFA Paris, ndlr) et de Lise Parmentier (Professeur de Style), à IFA Paris, je n’aurais jamais commencé à créer.

M.T. : Vous avez depuis développé de nombreuses collaborations, avec des marques, des artistes, des créateurs. Laquelle a été la plus mémorable et enrichissante ?

Ria Keburia : Avec Fakoshima Eyewear. Il y a eu un investissement énorme de la marque. Mon nom a été mis en avant dans le monde entier. Ce fut risqué mais au final un succès !

M.T. : Pourriez-vous nous en dire plus sur votre nouveau « Gallery Concept » ?

Ria Keburia : Gallery Concept est en effet ma nouvelle stratégie. Avec cette marque, saison après saison, je transforme ma vision en réalité aux côtés de plusieurs artistes. Chaque créateur possède sa propre signature. Je crée une histoire et choisis les marques avec lesquelles je collabore en fonction de leur signature (village, sport, minimaliste, technologique). Je n’ai jamais eu, pour ma part, de signature – ayant toujours été une conteuse. Ici, avec Gallery Concept, je joue en tant créatrice spirituelle et d’illusions, et donne une direction aux créateurs qui m’entourent. Je leur donne un rôle et ils deviennent les acteurs de ma parcelle d’illusions. Ceux qui me suivent sont heureux d’être là, parce que dans l’espace d’art que je leur propose, ils peuvent laisser filer leur imagination. Et je reste pour ma part heureuse parce que je ne dépeins rien et ne délivre aucun message en m’exprimant à travers eux. J’ouvre des pop-up stores, des espaces illusoires temporels, que j’installe et transforme en contes de fée temporels. Mon but est de convaincre les gens que les vêtements créés sont des pièces d’art. L’idée est de porter toute la valeur sur les vêtements, pour leur donner leur âme, et les vendre à ceux qui peuvent ressentir leur valeur arty. Oui, je suis aussi une collectionneuse. Je fusionne des artistes entre eux et prend soin d'eux. Pour aller de l’avant !

Pour aller plus loin: http://www.riakeburia.com

Pour en savoir plus sur les études de Ria: https://www.ifaparis.com/fr/cours/bachelor/stylisme-modelisme

Ci-dessous, des photos d’une collection de Ria, réalisée pendant ses études à IFA Paris: