Pour nombre d’experts du milieu de la mode, la fameuse stratège de marque Sissi Johnson, conseillère et contributrice du Huffington Post, est la « fille antidote du secteur », celle qu’il faut voir pour un conseil pointu. Diplômée d’IFA Paris, l’athlétique jeune femme annonce les tendances. Plus encore qu’un esprit influent, elle est devenue la muse des designers, des créateurs, des professionnels et des jeunes femmes du monde entier. Elle croit au succès croissant d’une mode écologique. Interview spéciale.

Michel Temman : Vous êtes l’une des consultantes les plus connues et demandées dès qu’il s’agit de créativité, de style de vie et de marques. Quels sont vos secrets – parmi ceux que vous pouvez partager – et vos principes personnels en termes de création et de stratégie ?

Sissi Johnson : Il y a toujours quelque chose à apprendre de quelqu’un. J’écoute et j’observe. L’inspiration nous entoure, elle est partout. Il ne faut donc pas s’en tenir seulement à son secteur. Ecoutez donc aussi les influenceurs, les artistes et les hommes politiques. Cherchez de l’information hors de votre réseau et de votre domaine. Vous serez surpris de trouver un dénominateur commun et de voir comment les autres réagissent à ce que vous êtes et faites. Voilà comment je trouve mes meilleures idées et reste en phase avec ce qui m’entoure, au sein de multiples industries et marchés. Mon autre conseil est d’être toujours prêt et ouvert aux autres. La plupart de mes collaborations sont nées de rencontres furtives, souvent fortuites. L’année dernière, je suis tombée par hasard sur le fondateur de Mansur Gavriel dans les rues de Paris. Nous avons improvisé une séance de photos, lesquelles, étonnamment, ont bien circulé sur les médias sociaux. Quelques mois plus tard, nous débutions une collaboration sur la prochaine campagne Printemps-Eté 2016. En fait, vous ne savez jamais vraiment quand allez-vous susciter une synergie, initier de nouvelles opportunités ! Il existe aussi un certain nombre d’applications et de plateformes numériques pour multiplier et se faire à de nouvelles compétences et augmenter sa productivité. Udacity, Vyte.in et Asana sont quelques-unes de celles que j’utilise.Sissi Johnson avec Nathan Blecharczyk (Airbnb)

M.T. : Quelle est votre devise ?

Sissi Johnson : Elle tient de ma mère : « Pas de problèmes, que des solutions ! » Un autre motto pour lequel je vis et que je peux aussi citer est : « Ce que vous cherchez, vous cherche ! »

M.T. : Vous avez soutenu jusqu’à aujourd’hui de nombreux artistes et marques et beaucoup ont émergé grâce à vous. Ce doit être à chaque fois très gratifiant d’aider différents créateurs à trouver leur voie, leurs formes d’expression ?

Sissi Johnson : Je respecte toujours et avant tout la marque et la vision de l’artiste. Chacun a une vision et mon travail consiste à la nourrir. Mais là encore, j’exige d’une marque ou d’un créateur qu’il conserve une grande ouverture d’esprit en vue d’atteindre ses objectifs. Cela signifie généralement qu’il veuille bien sortir de sa zone de confort – un processus qui peut s’avérer difficile pour les deux parties, mais qui au final, est gagnant-gagnant pour tout le monde. En 2009, au début de ma collaboration avec Airbnb, l’équipe fondatrice m’avait permis beaucoup de liberté et accueillait tous mes commentaires et idées à bras ouverts ! C’est très enrichissant. C’est ce que j’apprécie vraiment dans la culture start-up.

M.T. : Pourriez-vous nous en dire davantage sur vos études à IFA Paris et en particulier sur le M.A. en Fashion Business et Retail que vous y avez effectué ?

Sissi Johnson : J’ai eu une expérience dans l’industrie internationale de la mode avant de rejoindre IFA Paris. Toutefois, le campus de cette école, à Shanghai, m’a aidé à cimenter ma vision globale du secteur, en particulier sur la conduite des affaires dans les marchés émergents, surtout en Chine. Vous devez comprendre les subtilités de la communication globale. Et par exemple savoir comment travailler avec des plateformes telles que WeChat et Weibo. Avoir en tête ce genre de conscience culturelle vous aidera à vous démarquer sur n’importe quel marché. À ce jour, je suis toujours connectée avec la plupart de mes classmates. Nous avons un lien qui transcende WhatsApp et les frontières. Alors que nous avons été incapables d’organiser une réunion officielle pour le moment, nous nous connectons régulièrement en ligne par petits groupes entre l’Amérique du Sud, le Moyen-Orient, l’Europe et l’Asie.

M.T. : Pouvez-vous partager avec nous vos opinions et sentiments sur la scène de la mode actuelle ?

Sissi Johnson : Les technologies de l’information sont en train de modifier de fond en comble tout ce qui concerne l’industrie du textile, bouleversant la façon dont nous consommons la mode. Les médias sociaux ont donné plus de voix aux petites marques et une plateforme qui n’existait pas il y a à peine cinq ans. C’est ainsi, en toute logique, que ces marques se sont retrouvées pour la plupart sur les radars de grands détaillants comme Net-A-Porter. Et bien sûr, tous ces bouleversements se produisent en ligne. Il va donc falloir que les grands détaillants physiques, comme Burberry, rehaussent encore la qualité de leur jeu, pour rester en tête des courbes.

D’autre part, la vente au détail des pop-up stores a été l’une des autres grandes tendances des trois dernières années. Cela montre que si les consommateurs restent actifs en ligne, ils apprécient toujours une expérience en magasin, mais qui ne soit plus archaïque ni classique. Le processus d’achat des consommateurs est devenu beaucoup plus complexe. Que ce soit en ligne ou hors ligne, l’expérience doit être transparente et passionnante. Pour les marques, la cohérence et l’innovation sont la clé. Tandis que le paysage médiatique de la mode continue d’évoluer. La distinction entre la publicité payée et que l’on appelle le « contenu éditorial non rémunéré » est de plus en plus tendue. Avec des blogueurs devenus surpuissants et des influenceurs sur les médias sociaux qui engrangent des centaines de milliers de dollars par placement de produit (pensez à Kendall Jenner ou Gigi Hadid), les publications traditionnelles ont du mal à conserver leurs propres intérêts, c’est-à-dire leur identité éditoriale, sans séparer la publicité de leurs contenus en ligne.

Dans un autre registre, j’ai été récemment invitée à l’Organisation des Nations Unies pour leur Forum annuel « Affaires et Droits de l’homme ». L’Initiative sur la Mode Ethique (Ethical Fashion Initiative) a donné lieu à une discussion très intéressante sur des initiatives en Afrique, pour utiliser l’éco-mode comme moyen d’autonomisation socio-économique. J’espère d’ailleurs voir se développer un mouvement plus important vers une mode durable. Cela est en train d’arriver, lentement. Grâce à la richesse d’informations partagées en ligne, les consommateurs commencent à se réveiller et à comprendre le coût humanitaire et le bilan environnemental de la fast fashion. Le film documentaire The True Cost est un excellent exemple, aussi, de l’intérêt croissant des médias pour ce sujet. C’est un fait : la mode éthique devient infiniment plus chic ! J’avais des idées préconçues sur le sujet avant de débuter ma collaboration avec Eden Diodati, une marque de luxe, dont les bijoux sont produits par des survivants du génocide du Rwanda, et dont les robes sont faites dans une coopérative sociale italienne. En 2013, la marque a reçu le prix « International Sustainable Brand of the year » par le Centre d’étude sur le Luxe Durable.Sissi Johnson et Adile Cretallaz

M.T. : Vous venez d’être invitée, à Florence, au Sommet Mode et Tech Luisa Via Roma. Quel a été votre rôle durant l’événement ?

Sissi Johnson : Il s’agissait d’une table ronde, très utile, sur la mode et ses interactions avec le paysage numérique. J’ai dirigé des séminaires auxquels participaient des dirigeants de Facebook, Instagram et PopSugar ; parmi d’autres panélistes étaient présents des responsables de Google, Samsung ou Condé Nast. J’ai aimé être impliquée dans cet événement fusionnant les deux industries qui me passionnent. Quant à l’image de marque de Luisa Via Roma, elle est incomparable. Ses dirigeants ont atteint un équilibre rare en bâtissant un espace de vente en ligne bien établi, tout en préservant une voix emblématique, car historiquement, le magasin a toujours été, au sein de cette marque, à la pointe du merchandising visuel. Ils ont réussi à porter, en beauté, la tradition dans leur marketing numérique. Leur ligne éditoriale montre la voie, parmi les détaillants du web, depuis 1999.

Après mes études à IFA à Paris, à Shanghai, j’avais terminé mon M.A à Polimoda, à Florence. Après le sommet Luisa Via Roma, l’école m’a invité à donner une conférence aux étudiants en M.A Fashion Brand Management. Être de retour à Florence cinq ans après mes études sur place a été un vrai plaisir et une expérience exceptionnellement enrichissante.

Sissi Johnson & Andrea Panconesi

M.T. : Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur votre vie ? Et sur quelques-uns de vos projets ?

Sissi Johnson : Un point saillant de mon rôle en tant que stratège de marque a été le tournant de mon approche à l’égard du « branding. » Au départ, je consultais des marques de mode et de luxe, et mon approche était axée sur le produit même. Au fil des ans, mon attention s’est davantage portée sur des marques personnelles. J’ai aidé des étudiants, des influenceurs, des diplomates, des créatifs et des professionnels, à construire leur propre marque et à la monétiser. J’ai pu transférer mes compétences et trouver un créneau dans la FashionTech. En février 2016, je serai à Kiev en Ukraine pour la Fashion Week Mercedes-Benz et pour le Forum de Kiev de L’industrie de la Mode. La discussion portera sur la façon de réussir à construire une marque dans le monde numérique !

Sissi Johnson est diplomee d'IFA Paris avec un MBA en Management de la Mode et vous pouvez consultez son site web pour plus d'informations: http://www.sissijohnson.com