La styliste russe et étoile montante de la mode, Anastasia Grigoryeva, diplômée du Master d’Art Mode Contemporaine a IFA Paris, explique dans cette interview comment elle est devenue une styliste de mode très occupée et dévoile ses fabuleux secrets de création. Une leçon de volonté, de diligence, de travail et de joyeuse créativité. Une interview à lire comme un roman !

Michel Temman : Vous vous êtes fait un nom – vos vêtements sont apparus dans le dernier Vogue français. Mais quand avez-vous décidé de rejoindre le monde de la mode ?

Anastasia Grigoryeva : Avant la fin de mes études, j’ai réalisé que mon avenir en tant que sociologue était prometteur, mais que, comme je l’ai dit alors à mes parents, je préférais étudier le design ! J’avais deux raisons tout à fait superficielles de changer d’avis : de beaux garçons, dans mon entourage, allaient étudier dans une célèbre école de design et d’architecture, et je tenais aussi à savoir comment dessiner une tête ! A l’époque, je ne savais pas dessiner, même après mes huit années passées à apprendre la sculpture. Ma mère m’a dit : « Es-tu donc folle ? Tu vas devoir pratiquer le dessin 8 heures par jour ! » Mais mes parents ont toujours cru en moi et ont soutenu ce souhait. Après mes cours de dessin, mon tuteur m’a dit que j’avais du potentiel et que mes leçons de sculpture m’avaient sans doute aidée à développer les sens de la forme et de la couleur. Ma mère m’a laissée intégrer une école d’art à une condition : je passerais les examens d’entrée jusqu’à être admise. Je fus acceptée pour la dernière place ouverte au département de stylisme de mode de mon université (le MPEI, Moscou Power Engineering Institute). Je n’imaginais pas une seconde alors que j’en viendrais un jour à concevoir des vêtements ! Silhouette réalisée par Anastasia

M.T.: Que s’est-il passé alors ? Quel a été le déclic ?

Anastasia Grigoryeva : À l’université, j’ai voulu soudain passer du stylisme à la décoration intérieure ou industrielle. Alla Vladimirovna (le doyen) m’a dit : « Si pour vous, le stylisme, ce ne sont que des fils, alors vous perdez votre temps ici... » J’ai réalisé à quel point le stylisme était une affaire très sérieuse. J’ai alors débuté six années de dessin, de peinture, d’histoire de l’art et d’étude de sujets fascinants. Avec d’autres étudiants, nous avons fait des maquettes en papier, travaillé dans des chambres noires en utilisant des techniques de traitement de film pour créer des silhouettes… Puis je suis allée au London College of Fashion, et c’est là que j’ai développé mon propre style. J’ai eu la liberté absolue d’expérimenter des choses très variées. Dans cette Angleterre où la reine coexiste pacifiquement avec les punks, je savais que personne ne détournerait le regard de mes tenues excentriques. Je suis ensuite retournée à Moscou, où j’ai monté mon projet de fin d’études : une collection de style urbain pour jeunes, que j’ai malicieusement nommé « Fashion NONsense ». Ma collection était composée d’éléments en papier, d’un manteau pour deux, d’imprimés « Fashion Fast Food » et de masques réalisés par mon cousin, Stas Kanevsky, un artiste très talentueux. Les masques étaient des accessoires aussi indispensables pour ma collection que le sont les sacs à main pour la reine d’Angleterre – même si personne ne sait ce qu’on y trouve dedans !

M.T. : Il semble que vous aviez déjà, alors, un sens inné de la mise en scène et de la scénographie...

Anastasia Grigoryeva : Pour la séance photo, je voulais un cadre insolite et j’ai eu de la chance ! Je l’ai organisée au Musée d’aéronautique de Moscou, l’année du 50e anniversaire du vol spatial de Youri Gagarine. Mes modèles posant devant les Rovers lunaires sont devenus un sacré plus pour mon portfolio. Le personnel du musée n’en revenait pas. Notre défilé de mode de remise des diplômes a eu lieu au Slava Zaitsev Moscow Fashion House. Toute la famille Zaitsev était là, et je pense qu’ils ont beaucoup aimé. Huit collections étaient présentées, toutes uniques. Mes camarades de classe et moi étions tous une source d’inspiration les uns pour les autres. On s’est tous encouragé. Je souhaite à chacun(e) d’avoir dans sa vie d’aussi bons amis, collègues et muses.

M.T.: Comment vous êtes-vous lancée ensuite ? Quelles furent les premières étapes dans le circuit professionnel ?

Anastasia Grigoryeva : A l’université, j’avais réalisé des projets inhabituels. J’avais fait une robe en tulle de soie pour le théâtre Satire, conçu une robe de concert pour la chorale de l’académie Gnesin ou encore dessiné un logo pour Gorodskoy Dandy, une marque urbaine de vêtements pour hommes. Une fois diplômée, j’ai travaillé comme styliste pour la marque pour enfants Stillini. J’ai eu de la chance, ai multiplié les expériences. J’ai organisé des défilés, coordonné des ensembles de tenues, conduit des castings de mannequins, des photoshoot. J’ai été aussi responsable pour la coiffure, le maquillage, j’ai développé des books de looks et d’idées, j’ai écrit des articles et mis en page des magazines... L’entreprise pour laquelle je travaillais à mes débuts a participé à la Semaine de la mode à Milan, à l’exposition Pitti Bimbo à Florence, à une autre dans les salons du Kremlin à Moscou. J’ai eu aussi la chance de travailler sur un projet avec Eugene Kevler, un chorégraphe russe. Mes compétences en danse tiennent de l’ordinaire, mais je tenais à contribuer à l’œuvre d’Eugene. J’ai donc décidé de faire ses costumes pour le championnat de danse de Battlezone. Le budget était modeste et j’ai donc acheté les baskets H&M les moins chères, j’ai peint à la bombe les semelles en citron jaune vif puis ai garni chaque chaussure de fausse fourrure de la même couleur. J’ai cousu la même fourrure sur le dos des gilets de costume et ai même ajouté, dans un cas, une casquette sur la fourrure. J’ai choisi le toit de l’usine Krasny Oktyabr comme emplacement pour la séance photo. Mon imagination s’est alors déchaînée. J’ai utilisé des canettes de Coca pour créer des coiffures bizarres ; j’ai collé des épines sur les sourcils des mannequins et ai transformé au final leurs chevelures en cornes. Pour créer ces coiffures sexy, il me fallait des éponges spéciales que j’ai dû concevoir moi-même en bourrant des bouts de collants avec du coton. J’ai invité Anna Gorvits, une photographe de talent, pour shooter la collection !

Photoshoot de la collection d’Anastasia au musée de l’aéronautique de MoscouM.T.: En quoi, ensuite, vos études à IFA Paris ont-elles été enrichissantes, précieuses ?

Anastasia Grigoryeva : Ma meilleure tutrice, à IFA Paris, était Aleksandra Olenska. Elle nous a appris à chercher sans cesse de nouvelles inspirations. Même à Paris, parfois, la routine vous accapare. Mais il faut se protéger, courir les musées, les théâtres, marcher et passer chaque jour cinq minutes sur style.com ou vogue.com. On a réalisé avec elle des tas de projets intéressants. Aleksandra nous donnait des travaux de groupe. Elle nous demandait de choisir une marque et un magazine, et d’organiser des prises de vue en fusionnant les deux identités. Mon groupe a choisi Lacoste et ID. On a analysé les deux univers, et adapté des vêtements qui correspondaient. Nous aimions tellement l’exercice que nous ne prenions pas que des photos, nous filmions aussi. D’autres groupes ont réalisé des travaux fabuleux. L’un projetait des visuels digitaux sur un mannequin et le rendu des images numériques évoquait une peinture. J’ai aussi beaucoup appris de mes camarades de classe. Karen Topacio et Davinia Vitrac étaient mes préférées. Elle ont toujours été la clé de brainstorming fantastiques et motivants. A IFA Paris, nous avions une classe sur les photographes de mode, et avons appris pourquoi et quand telle image précise avait été faite. Cela m’a aidé à développer ma pensée, à comprendre comment on construisait une histoire. J’ai commencé à regarder des films sur les photographes et être, je crois, plus ouverte d’esprit. Dans les classes de journalisme, j’ai appris à rédiger mes premiers articles de mode. Et lorsqu’on nous a montré un film sur Diana Vreeland (une éditrice de mode américaine, 1903-1989, ndlr), cela a été une nouvelle étape encore ! Pas seulement parce que Diana Vreeland aimait la Russie, mais aussi parce que si la mode n’est pas un domaine facile, elle a montré comment travailler dans ce business, comment s’organiser pour rendre l’expérience charmante !

M.T. : Quelle a été l’étape suivant l’obtention de votre diplôme à IFA Paris ?

Anastasia Grigoryeva : J’ai obtenu mon Master d’Art Mode Contemporaine à IFA Paris en Janvier 2015 puis ai présenté ma collection à la Maison Des Métallos. Une collection fondée sur l’idée de déconstruction. J’ai acheté des vêtements pour 1 euro et conçu ainsi de nouvelles pièces. « Trop n’est jamais assez ! » J’ai été généreuse avec les détails. En développant cette collection, j’ai pensé que le tricot n’était pas le monopole des mémés, alors j’ai ajouté au tout un tricot très épais. Vous pouviez tuer des vampires avec les aiguilles de 20 millimètres que j’utilisais. Loin d’être une professionnelle du tricot, je confondais l’intérieur et l’extérieur de mes créations. Mais à IFA Paris, j’ai beaucoup appris sur la façon de concevoir, de commercialiser et de promouvoir une marque – on visitait aussi beaucoup d’expositions, d’ateliers, et nous avons beaucoup appris sur les tissus. Et puis j’ai cherché un emploi. Une amie m’a appelé : elle venait d’avoir un entretien avec Faith Connections. Pantalon créé par Anastasia dans le Magazine Vogue FranceLeur collection lui rappelait tellement la mienne basée sur la déconstruction qu’elle m’a citée comme candidate potentielle. Finalement, c’est moi qu’ils ont prise ! J’ai débuté en faisant beaucoup de dessins techniques. Ils ont depuis engagé quelqu’un pour ce travail et m’ont donné carte blanche pour avancer sur mes projets. Je fais de l’illustration de mode, du dessin à la main. Et fais aussi partie de l’équipe travaillant sur la collection SS17. Les premiers mois, je continuais à me pincer : je ne pouvais pas croire que j’avais décroché cet emploi de rêve. En juin, la collection a été publiée sur Style.com et mon travail est devenu plus connu. Qui plus est, plusieurs de mes pièces ont été choisies pour des séances de photos des Vogue italien et français, de GQ, Dased & Confused, W Magazine

M.T. : Quels conseils donneriez-vous aujourd’hui à des étudiants en stylisme ?

Anastasia Grigoryeva : Au travail ! Et n’ayez pas peur de la nouveauté ! Si vous aimez faire quelque chose, gardez confiance en vous, et vous verrez comment tout vient ensemble ! Chaque été, je travaille comme tutrice en stylisme de mode dans un centre pour enfants en Bulgarie. Le camp, dont la devise est « Amusez-vous, Soyez productif », est un lieu où les enfants peuvent travailler sur leurs propres projets de film, d’informatique, de journalisme, d’architecture, d’illustration, de conception de costumes... Pour moi, les deux semaines sur place passent comme une seconde de bonheur. Je suis très inspirée par ce que les enfants parviennent à créer et suis très souvent surprise par leur imagination illimitée. Après avoir passé du temps dans ce centre, je suis toujours impatiente de lancer de nouveaux projets et d’élever la barre, pour moi-même, toujours plus haute !

Pour en savoir plus par le cours suivi par Anastasia à IFA Paris : Master d’Arts Mode Contemporaine