Grande experte française du parfum, Anne-Marie Saget présentait dernièrement à Shanghai les grandes lignes du nouveau MBA Parfums et Cosmétiques de IFA Paris. Explications et Interview.

« Le parfum est aussi affaire de point de vue et de sensibilité » assure Anne-Marie Saget, professeure et ex-créatrice de parfums, auteure de nombreux écrits sur le sujet. La composition d’un parfum « à la française » et « la recherche de la forme olfactive » idéale, quête parfois de plusieurs années, explique-t-elle, tient à une conjonction de faits, d’effets, d’essais... De quoi rendre exaltant, captivant, le métier de parfumeur, esprit sensible expert en physiologie, amené à travailler des corps divers. « Les jeunes parfumeurs d’aujourd’hui sont pour la plupart bien plus initiés à la parfumerie fonctionnelle qu’à l’époque de la grande parfumerie, que j’ai connue » remarque Anne-Marie Saget.

Dans le secret des ateliers et des grandes maisons de parfumerie, de Grasse à Paris, de l’Italie aux confins de l’Asie, la concoction des dosages, au gré des essences, des essais en pipettes, évolue très rapidement. De plus en plus, dans l’industrie, le marketing et même la responsabilité sociale d’entreprise sont davantage pris en compte. La composition des dosages autant que les goûts changent.

La durée de vie des parfums est très raccourcie : il faut que le retour sur investissement soit assuré quasi instantanément, en un an au plus. « Les parfums sont développés « globalement » pour plaire idéalement à un maximum d’individus à travers la planète, donc au contraire, on cherche à effacer tout ce qui est trop typé » précise Anne-Marie Saget

Chaque parfum est un voyage. C’est aussi une époque, une tendance, voire un adjectif : puissant, racé,  ambigu… Evoquant une contrée, un continent voire l’Extrême-Orient. Quelques noms incontournables sont d’ailleurs gravés dans la mémoire collective : le N°5 (Chanel), Jade (Roger Gallet), Mitsouko ou encore Shalimar (Guerlain)… Anne-Marie Saget a d’ailleurs insisté sur le rôle précurseur de Jacques Guerlain, « l’homme qui savait composer pour les femmes qu’il aimait. » Guerlain comme Christian Dior, symboles de « l’Age d’Or de la Parfumerie. »

Ex-créatrice de parfums chez Guerlain, elle est aussi exploratrice des sens. Anne-Marie Saget voyage avec son nez et son instinct en la matière. Elle revendique à ce titre son lien avec la nature et avec l’homme. Elle n’hésite pas à aller dans l’Himalaya collecter des plantes rares, à 4000 mètres d’altitude, pour le compte de projets tenus secrets. « Les plantes découvertes à cette altitude sont d’un certain intérêt, sans parler du lien avec les communautés de villageois qui les collectent. »

En matière de cosmétiques, « les regards se tournent désormais vers l’Asie », souligne-t-elle. La marque chinoise Herborist est présente en Europe et est en train de se lancer aux Etats-Unis. LVMH a signé un partenariat avec le coréen Amore Pacific, sur la technologie très innovante du « Cushion pack. » Experte en biotechnologies et nanotechnologies, la Corée du Sud, pionnière, est carrément devenue le leader mondial !

INTERVIEW

Anne-Marie Saget : « Lorsque j’ai rencontré Jean-Paul Guerlain, je me suis sentie comme Alice au Pays des Merveilles ! »

Le parfum relève-t-il d’une science du nez ?

Anne-Marie Saget : Très certainement. Chaque individu n’en est pas conscient mais il a cela en lui. D’autant plus dans notre civilisation européenne où l’on est plus proche de ce ressenti, qu’en Chine par exemple, où l’on a plus de mal à exprimer son attachement à un parfum. Tout est lié, les émotions, la mémoire, les analogies sont très importantes, la psychologie.

Les plantes et fragrances lointaines, les épices, l’imagination : le parfum est aussi associé au voyage, à l’ailleurs… Vous en êtes l’exemple même, vous qui êtes partie rencontrer les populations de villages de l’Himalaya, à la recherche de plantes très rares…

Anne-Marie Saget : Cela, c’est mon intérêt personnel ! Le travail du créateur de parfum est très sédentaire. On est devant une feuille, c’est un acte de création. On crée un parfum un peu comme on écrit un livre. C’est le fruit d’une réflexion J’ai fait ce parcours, qui va de la création jusqu’à l’origine des plantes mais cela, c’est une démarche personnelle. Je trouve particulièrement intéressant, surtout dans le contexte d’aujourd’hui, d’aller au-devant de ces populations et surtout de les aider à mettre en valeur leurs ressources, parce que pour elles, c’est vital et pour les marques, il est devenu imparable de travailler dans le cadre du développement durable et de la RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) Le monde moderne est toujours à la recherche de nouveautés, et il est important de nouer des contacts directs avec ces villageois, pour comprendre sur place la situation en matière de collecte et de logistique afin d’être le plus efficace possible car derrière un produit et une chaîne d’approvisionnement, il y a des êtres humains. En amont de ces missions, j’ai étudié la biodiversité locale et ne pars jamais au hasard. Par contre de savoir ce qui est potentiellement intéressant pour un parfum ou pour la cosmétique me permet sur place, de sélectionner d’autres plantes car à côté des espèces que je recherche, je fais parfois des rencontres inattendues. Je ne rapporte pas n’importe quelle plante pour le seul plaisir de la proposer.

Comment êtes-vous tombée dans le bain de la parfumerie ?

Anne-Marie Saget : C’est une vieille histoire. Quand j’avais 15 ans, je voulais être parfumeur mais on m’avait répondu que je n’étais qu’une femme et que je n’étais pas née dans une famille de parfumeurs, que je n’étais pas non plus née à Grasse et qu’il valait mieux oublier tout cela… Il se trouve que plus tard, j’ai fait des études d’ingénieur en physique nucléaire et aéronautique. Mais comme projet de fin d’étude, j’avais décidé de créer un ordinateur qui mettrait au point des parfums ! C’était en 1974. J’ai compris tout de suite que mon projet n’avait ni queue ni tête, car quand on en mélange deux ingrédients, il y a une réaction chimique et a fortiori, quand on mélange dix, on ne peut pas absolument pas programmer le résultat. Par un concours de circonstances, j’ai rencontré Jean-Paul Guerlain. Il m’a alors demandé si je voulais travailler à ses côtés. J’étais Alice au Pays des Merveilles ! J’ai donné ma démission au moment du lancement de Samsara mais je suis restée 14 ans chez Guerlain, auprès de lui.

On dit souvent que Guerlain a été le plus grand parfumeur de tous les temps ?

Anne-Marie Saget : Oui, on le dit de Jacques, son grand-père, car il a créé des parfums intemporels comme Shalimar, Mitsouko, L’Heure Bleue, Vol de Nuit, qui se vendent aujourd’hui encore. Mais il y en a eu d’autres comme Edmond Roudnitska, (créateur de Femme de Rochas, Diorissimo, Diorella, Eau Sauvage) chez Dior. Mais j’ai beaucoup de respect pour Jean-Paul et considère, malgré tout ce qu’on a dit sur lui, que c’est un très grand parfumeur, le meilleur de son temps, jusqu’au rachat de la marque par LVMH.